Présentation

Pourquoi Dessiner le corps?

Parce que, lorsque je n’en peux plus de courir dans une société de lutte pour la performance et l’image extérieure, lorsque j’en ai assez d’être hors de moi à force de vouloir prouver ma valeur aux yeux du monde, je me décide à revenir « chez moi », dans ce tendre foyer qui m’abrite depuis toujours : le corps.

En dessinant le corps nu, tel qu’il a été crée, sans chercher à l’embellir ni à le parfaire, je me réconcilie avec ce corps intime qui m’a toujours porté et accueilli, je lui rends grâce pour le don de la vie, et je retrouve cet espace intérieur qui me ramène à la véritable paix. C’est inexplicable, mais c’est comme ça, c’est une constatation vécue et expérimentée à répétition à travers le temps.

Origine de la démarche

J’ai, comme beaucoup d’artistes actuels, touché à diverses disciplines et professions connexes.

Après avoir fréquenté la bande dessinée et l’animation, je suis devenu illustrateur par nécessité, tout en maintenant une démarche multidisciplinaire à titre d’artiste professionnel.

Après un certain nombre d’années dans ces occupations professionnelles, il s’est passé un curieux phénomène : ma main, et je dirais même l’ensemble de mon corps, ne voulait plus rien savoir de se mettre au service des concepts en illustration commerciale ou en art contemporain que je lui imposais. Elle refusait catégoriquement toute forme de performance en fonction d’un résultat, d’une idée, de l’attente d’un impact ou d’une forme de visibilité.

J’ai dû, en désespoir de cause, abandonner la pratique artistique professionnelle et céder mes contrats d’illustration à d’autres. J’ai continué ensuite à gagner ma vie en communication, principalement en photo, vidéo et multimédia.

Le soir, de retour du travail chez moi, j’essayais de comprendre ce qui s’était passé et de ré-apprivoiser ma main, de me mettre à son écoute. Il était clair qu’elle ne voulait plus dessiner en se soumettant à des attentes et jugements extérieurs. Cela lui était aussi intolérable que si elle avait à se prostituer pour satisfaire les fantasmes et besoins de consommation d’un régiment entier.

Ma main rejetait tout ce que je pouvais lui proposer de déjà connu, toute référence à des approches artistiques existantes. Elle ne supportait même plus de dessiner des paysages façonnés par les attentes des êtres humains, ni tout ce qui à trait à leurs richesses culturelles.

J’ai pu découvrir également que ma main stoppait immédiatement toute démarche de dessin dès que je me mettais à avoir une volonté personnelle d’embellir, de parfaire, de rendre plus attrayant ou expressif le sujet que j’étais en train de dessiner.

Tout ce qu’elle me permettait de faire, c’est de dessiner des éléments de la nature et le corps dans son état naturel, tels que je les voyais, uniquement avec un crayon à mine et sur une petite feuille de papier, sans aucune prétention ni aucune attente.

Il me fallait en quelque sorte laisser vivre le sujet dans sa réalité et le laisser se transposer sur la feuille de papier sans filtre ni intervention volontaire de ma part. Tout un lâcher prise à faire, moi qui était bourré de trucs du métier et de références artistiques.

Cela a été un véritable désapprentissage qui s’est étiré sur plus d’une dizaine d’années et qui dure encore. Durant toute cette période, je n’ai dessiné que pour la seule pratique du dessin de la nature et du corps en lui-même, sans exposer, publier ou partager les dessins.

Ces dix ans m’ont certainement permis d’apprivoiser une autre partie de moi-même, plus intérieure, assurément plus vulnérable et plus sensible, plus féminine et féconde également.

Dans tous les cas, il s’agissait moins de rendre, traduire ou maitriser les apparences d’un être vivant ou d’un objet extérieur, mais plutôt de reconnaître, de redécouvrir ce qui est déjà à l’intérieur de soi. Et à ce niveau, autant ma capacité de concevoir une image et d’en maitriser l’exécution pouvait m’apparaître comme étant de nature plus masculine, autant ma propre intériorité s’est avérée avant tout féminine. Je reconnaissais entièrement dans le corps de la femme, ce qui était mien en ma propre intériorité, et ce dont j’avais été d’une certaine façon coupé.

J’ai certainement appris au cours de ce processus à laisser vivre un regard plus ouvert et contemplatif, moins évaluant et calculant.

D’un espace web à l’autre

À l’origine, le site Dessiner le corps avait été créé pour répondre à une demande de plusieurs personnes qui voulaient apprendre à dessiner le corps. Divers espaces web ont été montés en ce sens pendant quelques années, et ce qui pouvait être partagé de cette façon l’a été, comme en témoignent les milliers de visiteurs qui ont fréquenté le site.

Ce partage de techniques et de savoirs ne constitue toutefois pas l’essentiel de ce que j’ai véritablement appris lors de ma période de « désapprentissage ».

Je repars donc à zéro. En reprenant d’anciens dessins, tout en incluant les plus récents, je vais tenter de partager ce qui est vécu plus intérieurement dans ce processus personnel de dessin du corps. Une histoire à suivre au « je » qui contraste avec la façon plus impersonnelle avec laquelle les ateliers en ligne de dessin avaient été donnés.