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Comment dessiner un être « vivant »

Dessiner un être vivant suit le même processus que la création de la vie. Pour engendrer un être vivant sur papier, cet être demande à être préalablement « accueilli » et reconnu en notre propre intériorité

La vie ne peut germer et fleurir sans avoir été accueillie. Sur le plan biologique, cet « accueil » de la vie débute par une planète « tendre », humide, qui reçoit en ses eaux les rayons du soleil.

Cette réception se réactualise lorsque la semence d’une espèce végétale est accueillie dans une terre perméable et fertile.

L’être humain, à son tour, ne peut s’élancer dans la vie sans avoir été au préalable accueilli dans les profondeurs matricielles d’une femme.

Il en est ainsi de l’engendrement d’un être vivant sur papier, lequel demande à être préalablement accueilli dans une âme tendre avant de pouvoir prendre vie sur papier.

Sans espace intérieur, sans la capacité de l’être humain d’accueillir la vie en son intériorité, et d’en reconnaître la présence vivante en dedans de lui-même, il ne pourrait même pas concevoir la possibilité de donner vie à cette présence au travers d’une œuvre.

Juste par sa capacité de nommer, une fleur, un animal ou tout autre être vivant, l’être humain a déjà reconnu l’existence de cette forme de vie en lui.

Ce processus d’accueil, de reconnaissance, de conception et d’accouchement sur papier est dans bien des cas relativement inconscient.

Lorsque qu’un petit enfant ou un adulte dessine une forme de vie, même machinalement quand ce dernier gribouille en parlant au téléphone, il accouche de ce qui a déjà été conçu et reconnu en lui.

Ce même processus, presque automatique et inhérent à la nature humaine, peut prendre de l’ampleur et devenir plus conscient au travers de la pratique artistique, à la condition de lui accorder un espace dédié.

Que veut dire un « espace dédié »?

Un espace dédié est un espace que l’on accorde consciemment à la forme de vie que l’on cherche à incarner.

Cet espace se mesure à la fois en termes d’espace physique et en termes de temps, offert autant intérieurement qu’extérieurement,

Un comédien, par exemple, peut consacrer des mois de présence presque obsessive au personnage qu’il cherche à incarner, à la fois en étudiant ses comportements extérieurs, et en même temps en le vivant de l’intérieur, comme s’il était lui-même dans la peau de celui-ci. Ce même personnage finit effectivement par prendre une grande place dans sa vie.

Certains peintres prennent tout autant de temps pour accoucher d’un simple portrait. Ils vont « porter » le visage de leur modèle avec eux dans l’ensemble de leurs activités, comme une femme enceinte porte son enfant en elle où qu’elle soit. Cet espace consacré à l’être représenté peut se signer sous diverses formes, par exemple en entretenant un cahier de croquis, en prenant le temps de faire des esquisses d’après modèle, ou en préparant soigneusement la surface d’une toile vierge qui lui destinée.

À l’inverse, le manque d’espace menace la vie, en commençant par toute forme de vie biologique. Aucun être vivant ne peut survivre s’il est confiné à un espace trop étroit pour le laisser croître. Appliqué au dessin, le manque d’espace limite à des actions de reproduction mécanique, compromettant la petite étincelle de vie qui fait la différence.

Pour revenir à l’essentiel de notre question, comment dessiner la vie?, la réponse au plus simple est : en lui accordant de l’espace!

Lire aussi à ce sujet Le secret pour dessiner la vie.

Se nourrir au sein du dessin

Il y a quelque chose que celle ou celui qui ne vit pas profondément l’acte du dessin ne pourra jamais comprendre ni même deviner.

Parce que le regard extérieur, à l’évocation de la pratique du dessin, se pose d’abord la question du pourquoi. Pourquoi est-ce que je dessinerais ? Qu’est-ce que le dessin va m’amener ?

Est-ce que je pourrais en retirer la satisfaction d’avoir développé une habileté particulière ? Ou encore mieux, vais-je m’attirer de l’attention et de l’admiration au moyen des œuvres que je produirais ? Puis-je en plus espérer en retirer un avantage pécunier, au moyen de la vente de ces œuvres ?

S’il est vrai que la pratique artistique peut éventuellement amener à l’un de ces objectifs, ou même aux trois, la profonde et paisible perpétuation de cette pratique n’est en aucune manière liée à ces apparentes motivations.

Oui, beaucoup d’aspirants au dessin abandonnent parce qu’ils se découragent faute de ne pouvoir rencontrer leurs attentes, et oui, certains continuent motivés par l’atteinte de leurs objectifs.

Qu’en est-il des autres ? Sous l’angle de la psychologie, l’analyse motivationnelle pourra révéler divers besoins compensatoires qui font qu’une personne continue à dessiner même si cette action semble être en elle-même complètement inutile, n’amenant aucun avantage mesurable. Besoin de créer un monde de rêves, nécessité d’exprimer des angoisses refoulées, recherche d’une beauté transcendante, une façon comme une autre de remplir un vide existentiel, etc…

Le regard extérieur demandera également : Quelle est la motivation de l’artiste qui dessine tel ou tel autre sujet ? Est-ce que le dessin se présente comme un substitut au fait de ne pouvoir accéder à tel ou autre dimension de la vie, comme une manière de s’approprier par le crayon ce dont on se sent dépossédé ? Est-ce qu’il se compare à toutes les autres façons de vivre par procuration dans les labyrinthes indéfinis des univers virtuels ?

Peut-être, pour certains.

Mais qu’en est-il des personnes qui semblent être nourris du simple fait de dessiner ce qui se présente à leur regard, sans aucun artifice, ni recherche de performance esthétique ou encore moins de quête d’expression ?

Ces personnes, avant tout contemplatives, œuvrent un peu comme des « comédiens du dedans », incarnant par le dessin les personnages et les scènes, non pas devant l’auditoire extérieur d’une scène publique, mais bien dans l’amphithéâtre de leur cœur, devant leur propre regard intériorisé.

Ce faisant, ils ne partent pas tant à la conquête d’une réalité extérieure leur faisant défaut, mais sont plutôt en reconnaissance de la richesse insoupçonnée qui se révèle dans leur propre intériorité par l’acte du dessin. Ces personnes sont littéralement nourries « au sein du dessin », comme le petit enfant l’est au sein de sa mère.

Ils sont beaucoup moins dépendants de l’obtention de quelque chose appartenant à la réalité extérieure, tel que les analyses motivationnelles pourraient le laisser croire à priori. Ils jouissent au contraire d’une forme de plénitude et d’une liberté intérieure qui favorise la créativité.

Ci-dessous, une série d’esquisses sur le sujet de l’enfant au sein.

Même si la séquence de dessins s’inspire directement de la réalité extérieure, le but de la série d’esquisses n’est pas tant de maîtriser l’apparence d’un sujet particulier que de reconnaître cette dimension à l’intérieur de soi-même. Il subsiste de tout temps, à l’intérieur de chacun d’entre-nous, un tout petit enfant encore au sein de sa mère. Dans certains cas nous l’avons complètement oublié, tellement nous nous sommes identifiés à notre apparence extérieure.

Si je m’extrais de la réalité de cet enfant au sein, ne la reconnaissant pas comme mienne, cette dimension me devient totalement étrangère, à tel point que je pourrais le cas échéant me sentir en manque de l’innocence et de la plénitude manifestée par cet enfant.

Si je reconnais cette réalité comme étant éternellement mienne, comme l’ensemble des réalités le sont à l’intérieur de toutes les personnes, de la même façon que la totalité des codes génétiques est inscrite en chaque cellule, je participe à la même plénitude que celle de cet enfant au sein.

Dans ce cas-ci, le fait de dessiner cette série d’esquisses a directement inspiré un dessin « intérieur » sur le thème du renouveau et du printemps.