Le dessin de l’intimité

Plus le sujet dessiné se rapproche de l’intimité humaine, plus la réalisation du dessin devient délicate, ce sujet demandant être accueilli avec un regard respectueux, tendre et aimant.

Autant l’être humain a besoin d’intimité, autant il y aspire de toutes sortes de façons, autant l’image même de l’intimité peut susciter en lui toutes sortes d’émotions contradictoires.

Le dessinateur qui désire explorer cette thématique doit savoir qu’il rentre sur un terrain sensible, et potentiellement miné, dès qu’il entend diffuser son dessin à un public élargi.

Pourquoi?

Sans doute parce que dès qu’il y a intimité, il y a évocation de la sexualité.

Même si la scène ou les sujets représentés sont très sages ou pudiques, même s’il n’y a pas de suggestion directe de la dimension sexuelle, pour beaucoup de personnes et dans beaucoup de cultures la seule représentation de l’intimité ou de la nudité évoquent directement la potentialité d’un axe sexuel.

Et vu que la sexualité elle-même demeure une dimension refoulée, souvent porteuse de considérables charges de peur, de non-dit, de manques, de désirs, de frustrations ou de blessures, ce thème continue à être on ne peut plus explosif!

Pour certains, la simple évocation, même non représentée, de la sexualité réveillera d’importantes insécurités ou encore des obscures pulsions.

En d’autres mots, il est impossible pour l’artiste de prédire la gamme d’émotions qu’un simple petit dessin soulèvera chez le personne qui le verra et comment cette images sera interprétée. La réaction peut varier d’un extrême à l’autre et déclencher les passions dans un sens ou dans le sens contraire.

L’histoire de l’art, au fil de son évolution, est truffée de scandales et polémiques soulevés par la simple représentation de quelques millimètres carrés de peau ou d’un petit détail anatomique. Et encore une fois, il n’est même pas question ici de description directe d’un geste de nature sexuelle.

Intimité et intériorité

Est-ce la seule raison pour laquelle le dessin de l’intimité humaine est potentiellement si explosif?

En fait, l’intimité et la sexualité sont toutes deux des portes menant à une dimension beaucoup plus profonde, dimension que l’on pourrait nommer : le mystère impénétrable de l’intériorité humaine.

Or le mental de l’être humain est caractérisé par un trait fondamental : La peur de l’inconnu, et par conséquent la crainte de tout ce qu’il ne peut voir et saisir extérieurement.

La raison humaine a une très nette préférence pour ce qu’elle peut identifier, nommer et contrôler.

Ce pourquoi l’obscurité nocturne, les cavernes et souterrains, et même pour certains leur propre intériorité corporelle ou encore le mystère de la féminité, suscitent craintes, peurs et insécurités chez nombre de personnes.

Vulnérabilité et interdépendance

Enfin et troisièmement, l’intimité et la nudité révèlent plus particulièrement la fragilité et la profonde interdépendance des êtres humains, ne fût que sur le plan biologique, chaque vie humaine ayant été engendrée par une chaîne d’autres vies.

Aucun être humain n’aime se rappeler que dans le monde extérieur il est à la fois passant et passage.

En fait, aucun être humain n’aime se faire rappeler qu’il est vulnérable.

Aucun être humain n’aime véritablement se faire rappeler qu’il s’inscrit dans un parcours évolutif, qu’il a été engendré et qu’il va mourir.

Aucun être humain n’aime se faire rappeler qu’il constitue une partie intégrante d’un continuum de vie, qu’il est entièrement interdépendant des autres formes de vie, et qu’il ne peut en aucun cas s’identifier à une entité autonome, indépendante et séparée de ces autres formes de vie.

Vu qu’il ne cesse de le faire, vu qu’il ne cesse de se croire un tout entier, indépendant, propre, fonctionnant sur ses propres réserves et en mesure de contrôler par lui-même tout ce qui est nécessaire à sa propre survie, il déteste généralement se faire rappeler que la réalité est inverse à ses croyances.

Les ouvertures de son corps, plus particulièrement révélées dans la nudité et l’intimité, sont comme autant de fêlures dans l’homogénéité de son écorce et lui indiquent qu’il n’est pas ce tout propre et bien défini qu’il cherche à projeter dans les apparences sociales.

Et en ce sens là, l’image de l’intimité corporelle, ne peut que nous rappeler que nous sommes passage de vie, avec tout ce que cela a d’indéfini et d’imprévisible.

Ce mystère, ainsi que les insécurités que ce « passage de vie » peut soulever, va bien au-delà de l’évocation de potentiels actes sexuels.

Les approches du dessin de l’intimité

Pour en revenir au dessin de l’intimité comme tel, il existe évidemment de nombreuses approches à ce type de dessin, chacune de ces approches constituant un niveau d’évocation ou de représentation de la dimension de l’intimité.

Parmi ces approches, il y a toutes celles qui vont suggérer sans représenter, celles qui vont tout simplement décrire une réalité, et celles qui vont se permettre d’interpréter le sujet, ce qui peut aller d’une douce harmonisation à des interprétations plus agressives, volontairement érotiques, cyniques ou caricaturales.

Ces dernières approches ont tendance à « désintimiser » le sujet, retournant sa dimension intime et intérieure pour en faire un sujet d’analyse entièrement extériorisé et publique.

Le sujet de l’intimité se prête en lui-même difficilement à ce type de regard sans perdre sa dimension intrinsèque d’intimité.

De la même façon qu’il est difficile de faire une caricature de la grâce et la beauté féminine sans immédiatement la dénaturer.

Les approches de la caricature, comme celles des regards cyniques ou analyses critiques, conviennent plus particulièrement à la description du monde extérieur et publique, au portrait de nos masques mondains, petits travers sociaux, jeux politiques et autres singeries de pouvoir qui, il faut bien le reconnaître, peuvent déjà être caricaturaux en eux-mêmes.

Pour que le sujet de l’intimité puisse véritablement fleurir sous le crayon, cela prend au départ un regard plus intériorisé, plus doux et tendre, moins analytique ou extérieur.

L’intimité est une porte, une ouverture vers le mystère indescriptible des origines de la vie. Cette ouverture ne peut s’apprivoiser qu’avec un regard « intime », un regard plus réceptif et féminin, un regard qui en quelque sorte « baisse les yeux » pour mieux regarder la dimension sous-jacente et intérieure, au-delà même des jeux de lumière reflétés par les apparences.

Le dessinateur qui s’aventure sur les chemins de l’intimité sait qu’il devra tôt ou tard abandonner ses certitudes et convictions, toute accumulation de savoir, pour avancer à tâtons et accepter d’être guidé par une présence qu’il ne connaît pas, présence aimante qui ne cesse de lui tendre la main au delà des voiles du mystère.

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