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Le secret pour dessiner la vie

Le secret ultime se ramène toujours à une question de « présence » : Soyez pleinement là, en face du modèle ou de l’œuvre, non pas dans vos idées, rêves ou attentes, mais tout simplement en état de disponibilité de cœur et d’esprit.

Ce qui anime la démarche artistique de l’intérieur se ramène à un acte d’amour. Or il est impossible d’aimer sans être présent. Qui veut d’une amante ou d’un amant non présent, perdu dans ses pensées, principes ou rêves?

Lorsqu’en amour la personne qui vous fait face disparaît dans ses propres préoccupations, vous ne sous sentez pas vu! Il en va de même avec le modèle ou l’œuvre, il vous est impossible de réellement les voir si vous ne leur êtes pas présent, si votre vision est embuée par vos idées préconçues ou états émotifs.

Être présent, c’est voir, et voir c’est reconnaître.

Une fois que le sujet ou modèle est pleinement vu, reconnu et entendu, il devient possible de plonger librement dans la réalisation du dessin. Comme des comédiens qui n’ont plus qu’à habiter le personnage, ayant reçu et déjà profondément « compris » le scénario de la scène qu’ils ont à interpréter.

Tel que mentionné en ces pages, les artistes visuels sont un peu des « comédiens du dedans » (lire à ce sujet l’article Accepter de se mouiller, d’être partie prenante). Tout comme les acteurs ou actrices, ils incarnent le personnage représenté, sauf qu’ils le font dans un mode beaucoup plus intériorisé et apparemment moins démonstratif.

Dans ce processus d’incarnation d’une scène, d’un visage ou d’un corps, la personne qui tient le crayon s’appuie à la fois sur le reflet extérieur, l’image qui est renvoyée par le miroir du monde, et sur la rencontre intime avec l’être reflété, découvert cette fois-ci à l’intérieur de lui-même.

Et c’est là une des clés pour tout artiste ou artisan sur ce chemin de l’intériorité : la conviction absolue que l’être que l’on croit n’exister qu’en dehors de nous, est en fait déjà pleinement vivant à l’intérieur de nous.

Sans cette conviction, le comédien, romancier, ou artiste visuel est condamné à une incessante quête d’information supplémentaire pour alimenter un mimétisme voué à l’échec, n’arrivant jamais à engendrer un reflet satisfaisant de l’être représenté, l’ingrédient essentiel lui faisant défaut.

Peu importe le nom que l’on attribue à cet ingrédient essentiel : ce qui anime l’être par l’intérieur, sa présence, son âme ou son esprit. Sans cet ingrédient, la représentation de l’être est comme une coquille vide, une empreinte stérile, un fossile figé, un masque de plastique, une apparence dépossédée de sa vie.

Lire aussi à ce sujet Comment dessiner un être vivant.

 

Création et pro-création

La création et la procréation relève sensiblement de la même dynamique, la réalisation d’une œuvre et la mise au monde d’un enfant demandant tous deux l’union complémentaire et préférablement harmonieuse entre deux parties pour engendrer une troisième.

Voir avec le cœur

Pour qui s’y met à penser et à réfléchir sérieusement avec sa tête, l’analyse de la vie dans toutes ses dimensions apparaît d’une complexité sans fond. Et plus chacun met toutes ses ressources, expériences ainsi que toute son intelligence à contribution pour trouver des réponses à ses questions existentielles, plus il s’enlise dans les sables mouvants du questionnement à perpétuité.

Pourtant, si la vie apparaît d’une infinie complexité aux sens et à la réflexion mentale, elle demeure d’une surprenante simplicité en son essence.

Simplicité à peu près inaccessible si l’on ne s’ouvre pas au regard du cœur, ce qui ne va pas sans s’ouvrir à sa propre vulnérabilité.

Peut-être que la façon le plus simple de reconnaître et d’accueillir l’appel fondamental de la vie est de repartir du symbole fondamental de l’amour humain : Cette union profonde du deux qui amène au trois.

Amour et procréation

En amour, si le deux reste le deux, si chacun reste enfermé dans sa propre entité, s’il ne s’ouvre pas et ne s’unit pas à l’autre, accueillant en même temps à la possibilité du trois en l’enfant, le miracle de la vie ne se renouvelle pas. Les forces de séparation et de division reprennent dès lors le dessus, amenant la disparition de l’amour, de l’élan de vie et de la possibilité d’union.

Mathématiquement parlant, 1 + 1 = 2, la simple addition de deux entités ne conduisant toujours qu’à la somme de ces deux entités, et non à l’amour ou à l’avènement du trois.

Sur le plan biologique, si l’homme et la femme ne font qu’additionner leur entités, s’ils ne s’ouvrent pas l’un à l’autre, s’ils ne mettent pas à nu et n’acceptent pas de sortir de leurs mécanismes de protection individuels, ils demeureront deux individus autonomes et le renouvellement de vie n’aura pas lieu.

Vu intérieurement, si l’homme et la femme n’acceptent pas de perdre une partie de leurs points de repère et n’accueillent pas le surgissement de l’inconnu dans leur vie, le renouveau relationnel attendu ne se fera pas. Chacun restera en quelque sorte « seul » avec ce qu’il connaît déjà : la somme de ses attentes et besoins non-comblés. Le poids des frustrations mutuelles ne faisant dès lors que s’accroître et les éloigner l’un de l’autre.

Long préambule pour rappeler qu’en amour, comme en procréation, il ne suffit pas d’additionner deux entités, faut-il encore que ses deux entités acceptent de sortir des limites auxquelles elles s’identifient en tant qu’entités autonomes.

Il en va exactement de même avec le processus de création artistique : le poids des attentes, la forte identification à des points de repères individuels, les mécanismes de protection identitaires ainsi que la volonté de perpétuer des acquis sont autant d’entraves à la véritable créativité.

Création artistique

En art, la création, et plus particulièrement ce qu’on pourrait appeler la « pro-création » (la création proactive), suit exactement la même dynamique que l’amour et la procréation biologique.

Cela prend l’ouverture, le dépassement et l’union du « deux » pour amener au « troisième », au renouvellement de vision et à l’œuvre originale, enfantée dans l’authenticité.

Ce « deux », ce couple parent de l’œuvre créée, peut se retrouver à différents niveaux, par exemple dans la relation entre le concept et la mise en pratique, entre l’idée et l’inspiration, ou encore entre l’artiste et le sujet-modèle, chacun jouant en quelque sorte le rôle du pôle masculin ou féminin.

L’essentiel revenant toujours à la même nécessité de rencontre et d’ouverture des ces deux pôles pour « engendrer » le renouveau.

Prenons au plus simple l’exemple de la relation entre l’artiste et le modèle.

Artiste et modèle

Si l’un des deux, l’artiste ou le modèle, est dominant au point d’en écraser l’autre, la résonance profonde de l’œuvre qui en découlera sera nécessairement appauvrie.

Si l’artiste arrive par exemple à l’atelier avec une idée entièrement prédéterminée, et qu’il cherche à imposer unilatéralement ses attentes au modèle, sans écoute ni dialogue, la séance de pose ne sera ni féconde ni fructueuse. Cette rencontre ne sera qu’une extension stérile, et souvent décevante, de la vision de l’artiste.

De la même manière, si un modèle commande son portrait à un artiste, et qu’il dicte inflexiblement ses attentes et sa vision à celui-ci, l’œuvre en découlant sera généralement pauvre et ennuyeuse, quelque soit le talent de l’artiste, comme en témoigne d’ailleurs les nombreux portraits officiels de nobles et dignitaires que l’histoire nous a légués.

(Pour continuer à faire le parallèle avec l’amour humain, les exemples de relations écrasées et meurtries par l’imposition d’attentes unilatérales abondent.)

La véritable rencontre fructueuse entre artiste et modèle survient lorsque chacun s’ouvre entièrement à l’apport de l’autre tout en offrant lui-même la totalité de ce qu’il a à offrir.

Ce qui est vrai entre artiste et modèle, et entre homme et femme en amour, est à plus forte raison manifeste entre les pôles « masculins » et « féminins » à l’intérieur même de l’artiste créateur.

Artiste concepteur et artisan producteur

Nous avons tous, chacun à l’intérieur de nous, une partie plus conceptuelle de nous-mêmes qui est en mesure de concevoir ou de visualiser une image, et une autre partie, plus manuelle et physique qui se met en œuvre pour réaliser, produire ou construire ce qui a été conçu.

La création authentique, libre et féconde résulte du dialogue ouvert et du rapport harmonieux entre ces deux parties. Si l’une des parties impose unilatéralement sa logique et sa vision à l’autre, le processus créatif en est immédiatement affecté.

La dynamique de l’artiste concepteur en nous est différente de celle de l’artisan qui met les mains à la pâte et produit l’œuvre. La rencontre entre les deux est aussi fructueuse que l’est la rencontre entre un homme et une femme, pour autant qu’il s’agisse d’un mariage librement consenti à l’intérieur duquel chacun dispose de tout l’espace dont il a besoin pour s’épanouir.

L’assujettement d’un rôle au contrôle de l’autre rôle appauvri inévitablement ce mariage qui se voulait fructueux en partant.

Malheureusement, ce scénario dans lequel se répète le schéma dominant-dominé est extrêmement fréquent. D’une manière générale dans nos cultures, le pôle concepteur, symboliquement plus masculin, cherche à imposer sa vision et ses attentes à la partie plus matricielle et féminine qui a pour fonction d’engendrer concrètement l’œuvre.

En d’autres mots, l’idée est prédominante et tend à contrôler le processus de mise en œuvre au point de vouloir éviter tout imprévu et « surprise » créative.

Cette propension à la dominance du concept se reflète également dans le rapport entre le cerveau gauche, plus masculin et analytique, et le cerveau droit, plus féminin et analogique, l’un cherchant à prédominer au détriment de l’autre.

D’où le florissement de méthodes de dessin, comme celle de Betty Edwards, privilégiant l’utilisation du coté droit du cerveau, de façon à rééquilibrer ce rapport.

Le processus créatif, comme la procréation, n’est pleinement effectif que lorsque les deux parties impliquées s’ouvrent l’une à l’autre pour laisser passer le troisième, l’œuvre on l’enfant ne relevant avant tout ni de l’un, ni de l’autre, mais bien de l’ouverture-dépassement de l’un et l’autre au surgissement de ce troisième.

Toute forme de prédominance de la raison ou de raisons extérieures de vouloir contrôler le processus créatif conduit inévitablement à une perte de créativité, et aussi à une diminution de ludicité, et nécessairement de joie.

Le processus créatif devient dès lors  « forcé », comme l’amour est trop souvent « forcé » pour les mêmes raisons, ce qui amène à une perte fondamentale de sens ainsi qu’à un effet dépressif.

Pour résumer le tout de façon beaucoup plus succincte et amusante, je vous propose  d’aller lire les 10 moyens de s’assurer de devenir un artiste dépressif sur le blogue de Eve claire. Une illustration parfaite de diverses et « excellentes raisons raisonnables » de s’empoisonner le processus créatif!

Le dessin de tendresse

C’est quoi le « dessin de tendresse » ?

Ce n’est pas nécessairement un dessin qui représente une scène tendre, ou dont le thème porte sur la tendresse.

C’est un dessin qui est dessiné avec tendresse, peu importe le sujet ou le résultat.

Dessiner avec tendresse, c’est d’abord prendre son temps pour apprivoiser le sujet, sans essayer de l’expédier entre quelques lignes et l’étamper à la va vite de quelques coups de pinceau.

C’est d’y aller doucement, en effleurant à peine le sujet, comme s’il s’agissait d’un oiseau tombé du nid. Puis, sans jamais s’imposer de quelque manière que ce soit, caresser doucement la forme, tout en la laissant vivre et se transformer sous le crayon.

Enfant de l'eau, croquis

Ne jamais vouloir la changer en fonction d’un idéal, et encore moins la corriger selon une norme esthétique ou quelque jugement que ce soit.

Enfant de l'eau, dessin au trait

Permettre au mystère d’enfanter l’image à naître.

Ce qui en sortira sera toujours une surprise, comme l’est chaque création, chaque être vivant.

Enfant de l'eau, dessin au graphite

Dessin inspiré dune photo tirée du très beau livre « Nous sommes tous des enfants de l’eau » de Jessica Johnson et de Michel Odent.